Accueil » Actualités, Communiqué, Environnement, Evénements, Presse, Publications, Sciences et techniques

Nucléaire: je t’aime, moi non plus…

Alain Michel était l’invité de la SFEN et du CEA, mardi 14 mai à Aix, pour une conférence qui a permis de pointer du doigt nombre d’idées reçues sur le nucléaire. Même si, avant de tenter de les combattre, il faut tâcher de comprendre leurs origines. Une approche sociologique qui sert de point de départ à la réflexion de cet ingénieur devenu consultant, qui vient de publier un ouvrage intitulé «Dompter le dragon nucléaire?»*
«Au commencement de ma démarche, il y a une incompréhension. La colère de voir des efforts de développement scientifiques poussés, bloqués par des gouvernements qui préfèrent suivre l’opinion publique. Parce qu’au-delà de choix précis, j’estime que c’est la question de la réputation du nucléaire qui est en jeu. Et c’est précisément de là qu’est partie ma volonté d’analyser la sociologie du nucléaire. Afin de tâcher de comprendre quelles émotions dominent quand on aborde ce sujet auprès du grand public.»
D’autant que ce secteur n’est, finalement, jamais réellement parvenu à convaincre… Comment l’expliquez-vous?
«Je pense que que le pêché originel y est pour beaucoup. Quand on poursuit un but scientifique précis et qu’on dévie de sa trajectoire pour créer une bombe particulièrement meurtrière et destructrice, c’est une erreur. Et, forcément, ça marque plusieurs générations…»
Même au 21e siècle?
«Bombe, accidents, déchets… Les motifs des « antis » ne manquent. Une chose est certaine, on n’aime pas le nucléaire. Mais, à chaque fois, ce désamour est purement émotionnel. Ce qui, par extension, signifie qu’il n’a rien de rationnel. Et je suis aujourd’hui persuadé qu’on ne peut pas convaincre avec des arguments rationnels quelqu’un qui appris une chose à partir d’arguments émotionnels.»
Un aveu d’impuissance?
«Non … mais de patience. Dans mon livre, j’analyse ce conte pour enfants qui raconte l’histoire d’un dragon. Il effraie tout un village. Et pour tous les habitants, la pire chose qui existe, c’est le dragon. Jusqu’au jour où quelqu’un invente une machine qui utilise les flammes crachées par le dragon pour produire de l’électricité … Cela change tout! Le dragon rend service et, loin d’effrayer, il est alors aimé de tous!»
C’est le dragon du nucléaire, titre de votre dernier ouvrage…
«Il y a effectivement de nombreuses analogies. Tant que le dragon est dans sa caverne, il n’effraie personne. Et historiquement, tant qu’on faisait du nucléaire dans des sous-terrains ou des cavités, personne ne s’en plaignait. A ce titre, d’ailleurs, je n’ai toujours pas compris pourquoi on ne fait pas du nucléaire en sous-sol plutôt qu’en surface, cela réduirait beaucoup de risques, notamment en matière de terrorisme.»
Les actes terroristes contribuent à entretenir cette crainte du nucléaire?
«La source de cette peur ne provient pas du terrorisme lui-même mais de toutes les oeuvres de fiction qui utilisent le nucléaire et le mettent en scène dans un scénario catastrophe. Dans ce registre, les films de James Bond jouent un rôle important.»
Comment lutter et replacer le nucléaire dans le domaine de la raison?
«La raison seule ne suffit pas. Il faut essayer d’avoir une approche plus naturelle afin de replacer le nucléaire dans la vie quotidienne. Pourquoi ne pas utiliser la fiction aussi… comme une série télé qui mettrait en scène des salariés du secteur et les montrerat dans leur quotidien; à l’image de Plus belle la vie.»
Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui…
«Actuellement, on est en pleine traversée du désert! Mais je ne pense pas qu’il faille trop s’en inquiéter. Si de gros projets ne sortent pas ces prochaines années, ce n’est pas très grave. Ce qui prime, c’est la sauvegarde du secteur à long terme avec des intérêts majeurs à préserver, à l’image des réacteurs de 4e génération.»
Finalement, pensez-vous réellement que l’image du nucléaire peut changer?
«C’est une question de patience. Si on y parvient, ce sera à l’échelle d’une génération… Et ça passerait par des messages véhiculés par des ambassadeurs. Le cas idéal, c’est celui d’Angelina Jolie qui décide de subir une ablation des deux seins à titre purement préventif. Dans des cas comme ça, c’est la médecine dans son ensemble qui y gagne. Et c’est beaucoup plus efficace que n’importe quelle campagne de communication pour dépister le cancer du sein.»
*Dompter le dragon nucléaire? Réalités, fantasmes et émotions dans la culture populaire.
Editions scientifiques internationale Peter Lang